" Traduction et politique, zoom sur ces meilleures ennemies

La traduction politique favorise la circulation des idées et des théories à travers le monde. Mais en constituant une étape intermédiaire entre un locuteur et des récepteurs, la traduction, voire l’interprétariat, peut constituer une menace. L’Histoire récente révèle d’ailleurs comment, sous certains régimes dictatoriaux, le discours politique originel était réinterprété et livré au public par le prisme d’une traduction-censure. Traduction et politique sont-elles les meilleures ennemies ?

Traduction et politique, un enjeu stratégique

Aux Nations Unies, lors de conférences internationales ou d’assemblées de l’Union Européenne par exemple, les discours et interventions politiques des Chefs d’Etat ou des Députés doivent être fidèlement traduits, quelle que soit leur langue, auprès de toutes les parties prenantes dans l’espace public.

“Je ne traduis pas des mots, je traduis des pensées. Des situations, des personnalités, des moments. Et j’emballe tout cela dans un vocabulaire, un champ sémantique qui en français devra créer chez le lecteur la même impression, la même réflexion que celles qui ont été suscitées chez le lecteur d’origine.” “(…)on peut avec le même contenu donner des impressions très diverses du locuteur original.”[1] (Bérengère Viennot, Traductrice presse et édition)

Il est crucial que le propos politique, mais aussi le style, l’approche et le choix du vocabulaire du locuteur soient parfaitement retranscrits pour que le message, dans son entier, lui soit réellement fidèle.

Traduire des discours politiques relève donc d’enjeux tout à la fois majeurs et particulièrement complexes.

Ces erreurs (graves) de traduction qui ont modifié la politique…

Juillet 1945 : à l’issue de la Conférence de Potsdam, le Premier Ministre japonais répond à l’ultimatum des Alliés exigeant “ la capitulation sans condition ” des armées. Il utilise alors un terme ambigu : “ Mokusatsu “.

Le traducteur japonais aurait pu interpréter le propos par “ sans commentaire ” (dont on saura plus tard qu’il s’agissait bien de l’intention du Premier Ministre Suzuki), mais il a opté pour le deuxième sens : “ ignorer avec mépris ”.

Sans doute la plus grave erreur de traduction de tous les temps puisque, irrités par l’arrogance japonaise reflétée par ce propos, les américains larguent la bombe atomique 10 jours plus tard sur Hiroshima !

1889, la traduction du Traité de Wouchalé entre l’Éthiopie et l’Italie verse même dans la manipulation diplomatique en faisant cohabiter plusieurs versions linguistiques du discours ! Ainsi, selon la version éthiopienne, l’article 17 “ autorise “ l’Éthiopie à utiliser l’Italie comme représentant diplomatique à l’étranger. Dans la version italienne, l’Éthiopie “ doit “ passer par Rome pour être représentée diplomatiquement. Comprenant plus tard que le traité place son pays sous souveraineté italienne, Menelik le dénonce en 1893, entraînant l’affrontement des deux pays.

Et que dire des erreurs de traduction en politique canadienne ! Les discours politiques traduits, anglais-français, provoquent nombre d’incidents diplomatiques ou politiques au sein du pays. En particulier, la traduction anglaise du verbe “ demander “ est régulièrement associée à son faux-amis “ to demand “ qui exige bien plus qu’il ne demande. Ces erreurs de traduction de ton (ou parfois de culture) engendrent le durcissement du gouvernement fédéral canadien envers le Québec ainsi mal interprété.

Mais pourquoi tant d’erreurs ou d’inexactitudes de traductions politiques ? Selon Nicolas Froeliger, “ en traduction, on choisit, alors qu’en diplomatie, il peut être essentiel de ne pas trop choisir, ou de ne pas le faire trop franchement[2] .” Pas simple…

La traduction politique, une alchimie délicate complexe

Doté d’une excellente culture générale (histoire, politique, sciences humaines sociales), le traducteur (ou traducteur interprète, traducteur de conférence) doit percevoir le non-dit du discours, à l’oral comme dans le texte écrit, comprendre et parfaitement transposer un jeu de mots ou une plaisanterie (parfois typiquement culturelle !).
L’activité “ traduction politique ” relève tout autant de la maîtrise parfaite des langues exercées mais aussi des cultures et des enjeux stratégiques et diplomatiques qui sous-tendent les discours pour une parfaite alchimie.

[1] Source : http://www.slate.fr/story/131087/traduire-trump-mourir-un-peu
[2] Nicolas Froeliger, « Les enjeux de la divergence en traduction juridique », p. 14-15